Prédication Nombres 6, 22-27
Chacun de nous a certainement déjà fait l’expérience de la puissance des mots. Tel le regard dont on a l’habitude de dire qu’il peut tuer, on dit aussi que des mots peuvent tuer. Je ne pense pas seulement aux malédictions exprimées, mais aussi à tous ces petits mots qui blessent, parfois durablement, qui séparent des familles, qui déchirent un couple, qui fait que parents et enfants s’éloignent. Heureusement il y a aussi beaucoup de mots qui font du bien, qui consolent, qui guérissent, qui rassurent. Les enfants sont particulièrement sensibles aux paroles rassurantes, mais les adultes en ont tout autant besoin. La parole rassurante du médecin fait que nous nous sentons déjà mieux en sortant de son cabinet. Une parole encourageante peut déplacer des montagnes. Dire à un jeune qu’il peut réussir dans ces études peut diminuer la peur des examens. Je pense que chacun de nous connaît des situations qui ont été changées grâce à une parole apaisante. Que dire alors de la bénédiction qui nous vient de Dieu ! L’histoire de la bénédiction remonte au tout début de la création comme nous le verrons.
En effet, avec le texte du livre des Nombres, le quatrième livre du Pentateuque ou de la Tora, nous redécouvrons l’origine très ancienne de la bénédiction, ces paroles de bénédiction bien connues, en usage dans nos liturgies. Texte très ancien, mais toujours actualisé. Avant de quitter l’église nous laissons la dernière parole à Dieu, et nous le faisons souvent avec ces mots venant du fond des ages et dont on dit que c’est Dieu lui-même qui les a dictés à Moïse.
J’aimerais aujourd’hui évoquer avec vous ces paroles en les replaçant dans le contexte du livre des Nombres : nous allons donc faire un saut au VIe ou Ve siècle avant Jésus Christ. C’est une vieille histoire, une longue histoire entre Dieu et son peuple. D’entrée de jeu, il faut s’en souvenir pour bien comprendre que c’est Dieu lui-même qui en prend l’initiative lorsqu’il accorde sa bénédiction à travers ses prêtres. La Bible nous dit :
Lorsque les prêtres prononceront ainsi mon nom pour bénir les Israélites, je leur accorderai moi-même ma bénédiction. Retenons avant toute chose : les trois formules de bénédiction se ramènent à cette question du nom de Dieu. Il est essentiel de prononcer le nom de quelqu’un, cela le fait exister. Il en est de même pour Dieu. Le nommer, c’est dire que Dieu est. Dans le judaïsme on a l’habitude de désigner Dieu par le terme hachem qui se traduit tout simplement par : le nom. On peut donc lire : le nom dit, le nom a fait.
Lorsque les prêtres prononceront ainsi mon nom pour bénir les Israélites, je leur accorderai moi-même ma bénédiction.
C’est ainsi que se termine le chapitre 6 du livre des Nombres. Ce livre tient son nom des divers dénombrements, recensements et appréciations numériques qu’il contient. Comme tout le Pentateuque, ce livre fut traditionnellement attribué à Moïse en personne, mais il est évident que le texte n’est pas de la main de Moïse, même s’il tient assurément de l’esprit qui inspira au Sinaï ce grand législateur. Le texte doit l’essentiel de sa substance au fruit de la méditation des prêtres de l’Exil et de la communauté au retour. Il s’agit d’un document sacerdotal. Rien d’étonnant alors que ce chapitre 6 décrit de façon détaillée les règles de la vie consacrée à Dieu. Pour mieux replacer la formule de bénédiction dans son contexte il me semble important de parler brièvement de ce qu’était à cette époque le naziréat.
Le naziréat était un temps ou une personne se consacrait entièrement à Dieu. On appelle cette personne Nazir, mot hébreux qui a pour racine nâzar, « séparer ». le nazir était donc quelqu’un qui se liait par un vœu qui le consacrait à Dieu pour une certaine période de sa vie. C’est le cas unique dans l’AT d’une consécration personnelle à Dieu. Elle n’est pas la conséquence d’une appartenance à une tribu ou à une descendance, comme il en était des lévites et des prêtres. Cette sorte de consécration apparaît notamment à l’époque des Juges et de Samuel. Au livre des Juges nous lisons qu’à cette époque, il n’y avait pas de roi en Israël et chacun agissait comme il lui semblait bon. Les prescriptions très précises du chapitre 6 peuvent alors être vues comme une réaction à ce relâchement religieux, à cette époque où la parole de Dieu était rare.
Ce naziréat était réglementé avec rigueur. Il comportait trois sortes d’abstinence. Le nazir s’engageait à ne consommer ni vin, ni boisson forte. Il ne se coupait pas les cheveux, la consécration était sur sa tête et on le reconnaissait à sa chevelure flottante. Enfin, il ne devait pas approcher un cadavre. Lorsque le temps de naziréat prenait fin, le nazir devait faire le sacrifice de trois animaux et d’autres offrandes que le prêtre présentait devant Dieu. A la fin du chapitre 6 se trouve la formule de bénédiction que nous connaissons bien. Bien sûre, elle n’est pas la seule formule de bénédiction, en rencontre dans les deux Testaments quelques cinq cent cinquante formules qui évoquent ou qui impliquent une bénédiction. J’ai envie de dire que la bénédiction fait partie de l’être même de Dieu : il bénit ses créatures, et celles-ci bénissent Dieu.
Au tout début comme nous pouvons le lire au premier chapitre de la Genèse, la bénédiction accompagne l’apparition de l’homme sur terre lorsqu’il est dit : Dieu créa les êtres humains comme une image de lui-même ; il les créa homme et femme. Puis il les bénit ….
Plus encore, les commentaires rabbiniques expliquent que dès le début, la bénédiction sous-tend tout l’œuvre créatrice de Dieu. Le texte de la Genèse débute par ces mots bien connus : Au commencement Dieu créa, en hébreux : bereshit bara Elohim. La première lettre de la Bible, le beth, le beth de bereshit, mais il est aussi la première lettre du mot bénédiction. Ce début inscrit l’histoire humaine dans une alliance avec Dieu, dans une relation étroite entre Dieu et ses créatures.
Lorsque les prêtres prononceront ainsi mon nom pour bénir les Israélites, je leur accorderai moi-même ma bénédiction. Au nom de Dieu, les prêtres bénissent le peuple des Israélites et à travers ce peuple le monde entier. La bénédiction comme elle est formulée ici s’adresse donc essentiellement à une communauté, même si nous avons l’impression que chaque mot s’adresse en premier lieu à nous-mêmes, à chacun personnellement. Nous avons certainement beaucoup à gagner à nous remettre dans la dimension collective de la bénédiction. Comme nous l’avons vu la bénédiction nous rappelle le début de la création, le début aussi de notre histoire humaine, elle est un retour aux sources, mais elle ne saurait se comprendre sans la dimension collective qui est clairement exprimée ici.
Dans notre liturgie, nous laissons la dernière parole à Dieu pour qu’il nous bénisse ; la communauté existe dans le Nom de Dieu. Dans nos communautés protestantes, il arrive que l’on revendique une liberté personnelle quant au nom du Seigneur. Cela se comprend, nous voulons exister en tant qu’individus et notre façon de vivre actuellement ne fait que renforcer notre besoin d’individualité. Mais la bénédiction dans le cadre du culte établit entre les membres d’une communauté des liens puissants, les met en relation les uns avec les autres et avec Dieu comme le fait l’échelle de Jacob parcourue par les anges allant et venant entre ciel et terre.
Dieu renouvelle ses bénédictions sur l’humanité à toutes les étapes de l’histoire du salut. L’Evangile montre Jésus bénissant les enfants comme il bénit les apôtres. N’a-t-il pas été envoyé pour bénir ? En Jésus Christ nous sommes tous les bénis du Père. En lui, nous rendons grâces au Père de ses dons. En lui, les deux mouvements de la bénédiction, la grâce qui descend et l’action de grâces qui remonte, sont récapitulés. Que cette bénédiction vous accompagne tous les jours de votre vie et jusque dans l’éternité. Amen